Une vidéo de fillettes excisées au Mali a déclenché une bataille numérique sans précédent. Depuis août, des hommes mènent une campagne pro-excision sur les réseaux sociaux, tandis que les féministes ouest-africaines ripostent avec des méthodes coordonnées. Retour sur un conflit numérique qui mêle droits des femmes, religion et géopolitique.
Conflit numérique au Mali : une vidéo qui change tout
Le 9 août, une scène choquante circule sur TikTok. Deux femmes maintiennent une petite fille dans une bassine pendant qu’une troisième l’excise. La vidéo, filmée dans une région rurale du Mali, provoque une vague d’indignation immédiate.
En trois semaines, cette vidéo devient le déclencheur d’un conflit numérique entre militants pro-excision et féministes ouest-africaines. Les réseaux sociaux s’embrasent, les hashtags se multiplient, et le débat dépasse rapidement les frontières maliennes.
Le Mali est le seul pays de la sous-région à ne pas interdire explicitement l’excision dans sa loi. Selon l’enquête démographique EDSM-VII de 2023-2024, 89 % des femmes de 15 à 49 ans y ont subi cette mutilation génitale. Voici les pays de la zone face à ce problème :
- 🇲🇱 Mali : aucune loi explicite, 89 % de prévalence chez les femmes
- 🇬🇳 Guinée : criminalisée, mais 95 % de prévalence malgré tout
- 🇸🇳 Sénégal : interdite depuis 1999, prévalence en baisse régulière
- 🇧🇫 Burkina Faso : interdite depuis 1996, taux réduit à 75 %
- 🇨🇮 Côte d’Ivoire : interdite depuis 1998, prévalence de 36 %
Campagne pro-excision : des affiches générées par IA
Face aux protestations, un retour de bâton conservateur s’organise. Une douzaine d’affiches créées par intelligence artificielle montrent des hommes posant fièrement avec des drapeaux maliens et des lames de rasoir. Le slogan est explicite : « Oui à l’excision : protégeons les filles, construisons leur avenir ».
Parmi les visages identifiés, des religieux, un médecin et des hommes d’affaires. L’imam Dicko, déjà connu pour avoir mobilisé 50 000 personnes contre la réforme du Code de la famille en 2009, figure dans cette galerie. Plusieurs de ces hommes vivent pourtant en Europe, en Espagne, en Belgique ou en France.
Koué Diakité, un prêcheur installé en Espagne, lance des appels virulents depuis son compte. Mais les militantes repèrent rapidement cette contradiction : ils défendent l’excision depuis des pays où elle est pénalement punie.
La riposte des féministes ouest-africaines : une stratégie numérique
Les groupes féministes ne se contentent pas de dénoncer. Ils mettent en place une véritable stratégie de contre-attaque numérique. Tabara Touré, ambassadrice du réseau « Excision parlons-en », décrit le plan :
- 🎯 Cibler les militants influents un par un
- ⚖️ Saisir les autorités des pays de résidence
- 📢 Lancer des hashtags fédérateurs comme #UneLoiUneFoiUnPeuple
- 🔍 Démontrer les contradictions des discours religieux
La méthode fonctionne. Koué Diakité supprime ses posts après un contact avec la police espagnole. Kanimakan Traoré, virulent depuis la France, retire aussi ses messages le 20 août. Les signalements à la préfecture et les pétitions donnent des résultats concrets.
Le 22 août, un rassemblement se tient place de la Nation à Paris. L’événement fédère des associations comme le Comité Adama d’Assa Traoré, Parole en Sang, le GAMS et Stop Excision. Le message est clair : « Les MGF ne connaissent pas de frontières ».
L’embarras des autorités entre pressions internationales et conservatisme
À Bamako, le pouvoir affiche une prudence embarrassée. Le Programme national de lutte contre l’excision a reporté ses activités. Une ONG, Sini Sanuman, a même été contrainte de démonter son panneau à Sotuba. Le Comité national d’éthique a ordonné l’arrêt d’une étude d’opinion sur le sujet le 26 août.
En Guinée, le ministère de la Femme commet une maladresse remarquable. Il diffuse une vidéo évoquant la possibilité pour les jeunes filles de « consentir » ou de « décider librement » d’être excisées. Le tollé est immédiat. La vidéo est retirée le 25 août, suivie d’un démenti officiel.
Cette frilosité s’explique par un dilemme politique. Les juntes militaires dépendent des bailleurs internationaux comme l’Union européenne et les agences onusiennes. Mais elles doivent ménager une base sociale conservatrice influencée par les religieux traditionnels.
Jean-Loup Amselle, anthropologue à l’EHESS, voit dans l’excision un marqueur récurrent des luttes politiques maliennes. Depuis les années 1990, chaque réforme visant à limiter l’influence religieuse échoue face à une mobilisation massive. Le rapport de force reste en faveur des dirigeants spirituels.
Quand les réseaux sociaux deviennent un espace de violence symbolique
Le conflit dépasse le simple débat d’idées. Les images de mutilations deviennent des armes. Des vidéos de fillettes excisées circulent, accompagnées de commentaires ironiques. Cette violence symbolique s’exerce au quotidien contre les femmes et leurs défenseurs.
Les influenceurs pro-junte alimentent la charge. Abdoul Niang dénonce dans une vidéo d’une heure une « immixtion occidentale » et affirme que la lutte contre l’excision serait financée pour déstabiliser le Mali. Il désigne l’Union européenne et les agences UNFPA comme responsables.
Cette rhétorique ignore un détail de taille : les militantes anti-excision sont africaines. Leur lutte, menée sur les réseaux sociaux depuis des années, repose sur des valeurs locales de dignité et de santé publique. Elles rejettent toute instrumentalisation extérieure, qu’elle vienne de l’Occident ou de leurs détracteurs.
Le sujet reste explosif. Les campagnes en ligne se poursuivent, mais le rapport de force s’équilibre peu à peu. Les méthodes novatrices employées par les féministes ouest-africaines pourraient servir de modèle ailleurs sur le continent.

Aurélie Payet suit les usages numériques, l’IA et la sécurité avec un regard pratique. Elle aime transformer les fiches techniques en choix simples pour les lecteurs français.